Arnaud

24 octobre 2011 § Poster un commentaire

Cela fait un moment déjà. Arnaud vivait près de chez moi, sans que je ne sache trop où. On était lycéens. Ou plutôt, j’étais lycéen, lui il avait tout arrêté depuis un moment déjà.

Il nous arrivait de nous croiser, et même de discuter un peu, lorsque le samedi soir il traînait à la gare tandis que j’y traînais aussi afin de retrouver mes copains pour sortir. Il était inséparable de Denis. On les connaissait tous. Je les trouvais sympa, et les prenais comme ils étaient. Oui, ils étaient toxicomanes, mais bon, cela ne me dérangeait pas plus que ça car en ces occasions où l’on se croisait, ils étaient en possession de leurs moyens. Evidemment, ça m’aurait dérangé si nous avions été plus proches, mais ce n’était pas le cas. On était quelques-uns, comme ça, à les apprécier sans trop nous poser de questions, et sans non plus cultiver la relation plus avant. Et ils nous le rendaient bien, de la même façon. Cela ne reflétait pour autant pas la façon dont ils étaient perçus par le plus grand nombre. Toxicomanes, alcooliques, quelques délits à leur actif, c’eût été étonnant.

Deux ou trois ans ont passé ainsi, et une seule fois j’ai eu un aperçu de ce que leur vie pouvait être lorsqu’ils étaient mal. Alors que j’attendais le train un dimanche après-midi, j’ai entendu des cris. Sur un autre quai, deux personnes se beuglaient littéralement dessus, ivres, s’invectivant au sujet du prix d’un pack de bière. C’était Arnaud et Denis. J’étais gêné. Qu’ils puissent se mettre dans cet état et surtout que je puisse les y voir, sans pudeur. Je suppose que j’ai projeté sur eux la gêne que j’aurais ressenti si l’on avait pu me voir moi dans cet état, et que je puisse m’en rendre compte. Mais le reste du temps s’est écoulé sans problèmes particuliers, à se croiser parfois, sans que l’on ne fasse quoique ce soit pour eux, et sans qu’ils ne soient demandeurs. Puis j’ai déménagé. Puis je les ai oubliés. Jusqu’au jour où, trois ans plus tard, je suis revenu dans cette ville. Je n’étais plus lycéen mais étudiant, et les choses se passaient bien. Sans être installé dans la vie active, j’étais en stage et m’y préparais. Et Arnaud est la première personnes connue que j’ai croisée à la gare. On s’est reconnus instantanément, et on s’est souri.

Ses dents m’ont frappé. Elles étaient détruites, noires, comme rongées par l’acide. Il avait des marques sur le visage et qu’il n’avait pas auparavant – il était même plutôt beau. Et tandis que nous commencions à parler, je me suis rendu compte qu’il ne pouvait plus tout à fait articuler convenablement, même s’il demeurait compréhensible. Après une hésitation je lui posai tout de même la question :
«Qu’est-ce que tu deviens ?
—  Je suis en galère. Tu vois, j’ai eu une fille depuis que l’on s’est pas vus, et sa mère, elle ne veut plus que je m’approche d’elle. Mais c’est à cause de son père. Mais c’est ma fille tu comprends, c’est ma fille, alors je vais voir le juge, et je vais me battre mais on m’empêchera pas de voir ma fille. Ce mec, c’est un enculé. J’ai voulu lui mettre une tête, et il m’a balancé aux flics. Il a porté plainte, je vais passer en jugement, mais c’est à cause de lui tout ça ! »

J’étais emmerdé. Je n’avais rien à lui répondre qui puisse avoir le moindre sens ou la moindre valeur, et stupidement je m’y croyais obligé. A ce moment précis, je ressentais une grande tristesse devant la situation d’Arnaud, devant ce que je considérais être un gâchis humain. Et en même temps, j’essayais de m’imaginer, peut-être à tort, ce que j’aurais fait à la place du père de son ex. Bien que ne connaissant ni celui-ci, ni sa fille,  ni leur histoire avec Arnaud, j’étais à peu près certain que j’aurais moi aussi voulu tenir Arnaud à l’écart, vu l’état dans lequel il était maintenant. Et ce sans présupposer de l’état dans lequel l’ex d’Arnaud pouvait être, car finalement ça ne changeait pas grand chose.

Puis Arnaud est parti.

Je ne l’ai jamais revu et peut-être est-il mort aujourd’hui.
Je n’ai jamais revu Denis non plus.

Ils prenaient entre autres choses de l’acide et de l’héroïne qu’ils fumaient.

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