Opération Nuntius Belli : un message de Noël pour chaque soldat français en Afghanistan

6 décembre 2011 § Poster un commentaire

Noël arrive, et près de 4000 soldats français le passeront en Afghanistan.

Pascal Dupont et Stéphane Gaudin, du blog apolitique Theatrum Belli, se proposent de collecter et de transmettre à chacun de ces soldats un message de soutien. 650 messages ont été collectés à ce jour, et je voudrais vous inviter à contribuer à cette belle initiative.

Vous pouvez le faire par le biais d’un formulaire en ligne, par l’envoi d’un message vocal par e-mail, ou encore par l’envoi d’une carte postale ou d’une lettre papier.

Comme le disent eux-mêmes Pascal Dupont et Stéphane Gaudin, « […] soutenir les troupes françaises ne signifie pas forcément soutenir le choix politique de leur déploiement. Il s’agit d’un geste citoyen et fraternel en dehors de toute considération politique.  »

Ça se passe ici : http://www.theatrum-belli.com/

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My Tram Experience. L’exorcisme par la vindicte.

1 décembre 2011 § Poster un commentaire

C’était au Sud de Londres. Ça aurait pu être n’importe quelle autre agglomération.

Le 27 novembre, la vidéo « My Tram Experience » à été postée sur YouTube. Cette vidéo, si vous ne l’avez pas vue, vous l’avez certainement déjà vécue en prenant les transports en commun. Une femme est assise avec son enfant. Elle disjoncte, elle part en vrille. Elle insulte à tours de bras, hystérique, les Noirs, les Polonais, en se lamentant de la situation du pays. Tout le monde y passe. Elle prend même les voyageurs a parti. Certains passagers ont envie de la gifler. D’autres, bien que choqués par les propos, tentent de temporiser. La plupart, enfin, demeurent silencieux, et on peut supposer que s’ils n’en pensent pas moins c’est qu’ils la considèrent folle.

Bref, ça s’est passé exactement comme la dernière fois que vous avez été témoin de pareil incident dans un bus, un tram ou encore un métro. Et vous faisiez probablement partie de l’une de ces trois catégories de passagers.

Avant-hier, le 29 novembre, Le Monde nous a appris qu’après avoir été visionnée plus de 2,5 millions de fois, cette vidéo a conduit à l’arrestation de cette femme hystérique. Tout comme Le Monde, je me demande s’il faut s’en féliciter. Non pas que les propos tenus soient supportables – ils ne le sont pas – mais du fait de la façon dont les choses se sont produites.

Un journal – Metro UK – a appelé sur Twitter à contacter la police pour l’aider à identifier la personne en cause. On peut s’interroger quant à la pertinence de cette démarche. Les personnes insultées, dans le wagon de tramway, avaient la possibilité de porter plainte. Si certaines l’ont fait, tant mieux pour elles que cette arrestation ait eu lieu ; la justice déterminera si elles doivent être dédommagés. Ce qui est dérangeant, c’est qu’une forme de cyber-milice chargée « d’aider la police » se soit formée à cette occasion. Le tweet invitant à la délation à été retweeté « plus de cent fois » d’après Twitter, sachant que le compteur s’arrête à cette limite.

S’il s’était agi de propos formulés de manière organisée, par exemple dans la presse, sur un blog, ou même sur une estrade du Speaker’s Corner, oui, une réponse organisée aurait pu avoir un sens. Mais ici, la personne a certes tenu des propos insupportables et illégaux, mais elle les a tenus dans la confusion, visiblement en état de crise – c’est une malade qui a disjoncté en disant des horreurs dans le métro, ce n’est pas un acte raisonné – et c’est un tiers qui a fixé cela sur un support qu’il a ensuite publié. Réagir avec cette vigueur me semble alors disproportionné, et cette disproportion me gêne. Mais bon, au moins cela donne lieu à une procédure légale.

Name and shame her.

Une personnalité des médias – je ne la nommerai pas – a de son côté été bien plus loin en appelant  à l’humiliation publique, et ce de la façon la plus directe : « Someone must know the repulsive racist wretch. Name and shame her ». En français, « Il faut savoir qui est cette raciste misérable et répugnante. Nommez-la et humiliez-la ». Cet acte est assumé puisque ce tweet n’a pas été retiré par son auteur, qui l’a même prolongé par deux autres messages. Le dernier d’entre eux annonce triomphalement « BREAKING: The woman in the #MyTramExperience video has just been arrested. Excellent. See how vocal she is in a police cell ».

Et c’est là que ça ne va plus. Les propos, le ton, relèvent d’une forme moderne d’appel au lynchage. Certes il n’a pas pour objet de mettre à mort, mais tout de même d’humilier publiquement : c’est l’objet du premier tweet. Le second rend l’arrestation accessoire et préfère se délecter des difficultés que l’accusée va rencontrer, en concluant par « On verra si elle est aussi loquace en cellule ». Cet appel à la vindicte est à mon sens aussi choquant que les propos tenus dans la vidéo car il est en contradiction avec la notion même de civilisation. Civilisation que l’auteur de ces tweets prétend pourtant défendre en s’en prenant au racisme de cette femme. Je les trouve même pires, ces tweets, car tenir ces propos par le biais d’un réseau social et les réaffirmer, lorsque l’on est une personnalité publique, démontre un acte raisonné tandis que la vidéo montre plutôt une crise liée à un déséquilibre.

Mais c’est confortable. Si confortable que « Name and shame her » à été retweeté « plus de cent fois », lui aussi. C’est qu’à focaliser sur la personne, on se dédouane à bon compte, on s’épargne toute remise en question. Ainsi, le lecteur peut se défouler : «ce n’est pas moi, c’est elle ; elle représente l’horrible et moi je ne suis pas ainsi ; je vais l’humilier en public »… pour prouver cette différence ? Et tout en continuant, parfois sans la moindre conscience de le faire, de privilégier son ethnie lorsqu’il s’agit de mettre son appartement en location ou de recruter des employés ? Et lorsque le lecteur n’a pas ce travers et qu’effectivement il ne fait entrer malgré lui aucune considération ethnique dans ses décisions au quotidien, quelle amélioration de la société peut-il prétendre apporter en se comportant de la même façon que ce qu’il prétend combattre, c’est à dire en insultant et en humiliant en public ? Dans ce billet relatif à une association de protection des victimes, l’avocat Maître Eolas parle du « sadisme des honnêtes gens » et de l’effarement que cela lui cause. C’est exactement cela, et je partage cet effarement.

Alors, faudrait-il simplement passer cela sous silence, ou excuser cette femme ? Pour autant, non, mais ce qu’il faut combattre ici, plutôt que la personne, c’est ce racisme ordinaire, quotidien, qu’elle nous montre.

Utiliser cette vidéo comme exemple de comportement, pourquoi pas. On y voit du racisme, limbique, avec tout ce qu’il a de méchant et stupide. C’est une caricature du « racisme ordinaire » que l’on croise trop souvent, et qui parfois dépasse même celui qui le profère. Cela fait de cette vidéo une potentielle base de réflexion car elle force le trait de ce qu’il faut combattre et le rend plus identifiable. « Où va-t-on, où en est notre pays ? C’est à cause de ces gens là que l’on va mal », c’est flagrant lorsque beuglé sans mise en forme, mais ça l’est beaucoup moins lorsqu’enveloppé dans un discours ou une conversation. C’est une bonne chose que de pouvoir identifier cela pour y opposer son propre raisonnement.

Mais aller traquer la personne, faire pression pour qu’elle soit arrêtée, non. Ce bad-buzz là est un cache misère. Il donne l’illusion de lutter pour des valeurs alors qu’en fait il montre à quel point notre degré de civilisation est encore aléatoire. On est encore prêts à pratiquer l’humiliation publique de ce que l’on s’accorde à désigner comme vil, pour s’en démarquer et quitte à le devenir. Et ce faisant, on n’éduque pas ni ne se remet en question.

C’est pourtant l’absence de remise en question qui favorise le racisme ordinaire en lui laissant la place de s’installer sans être contredit. Comme les autres formes de préjugés et de violence.

Où suis-je ?

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