« Intouchables » vu par Libé : chronique d’une pensée binaire

15 novembre 2011 § 2 Commentaires

Visiblement, le film « Intouchables » a irrité Gérard Lefort, Didier Péron et Bruno Icher, de Libération.

Ne pas apprécier ce film, ne pas y être sensible, le trouver cliché ou que sais-je, c’est évidemment leur liberté. Mais les arguments sur lesquels la critique est fondée ne se limitent pas au film : ils tendent à contraindre les lecteurs à y adhérer à moins de reconnaître qu’ils sont de véritables moutons imbéciles.

Chronique d’une pensée binaire :

L’expression de «chantage au vécu» reprend plus que jamais de la vigueur.

Le premier argument avancé est qu’il est répété plusieurs fois dans ce film qu’il est basé sur une histoire vraie, et que ceci constitue un « flingue émotionnel sur la tempe ». Mais a contrario, pourquoi devrait-on nécessairement rejeter un film pour la simple raison qu’il est basé sur une histoire vraie et que ceci est son principal fondement ? Il s’agit là d’une particularité indépendante toute notion de qualité.

Le chantage au vécu, le chantage aux sentiments, on le trouve partout. En politique, en marketing, dans le quotidien… Les tentatives de manipulation avérées sont suffisamment nombreuses pour qu’il n’y ait pas besoin d’en inventer de nouvelles. Pourquoi toujours avoir besoin de se sentir manipulé ?

Le plaisir collectif pris à ce type de fiction, c’est sans doute que le conflit global entre mondes sociaux (le thème de la domination) est ramené à une série d’incompréhensions factuelles et faciles à surmonter.

Ce film est basé sur la réalité. Il est romancé, et le vrai Philippe Pozzo di Borgo a déclaré souhaiter que l’on s’y amuse. Toujours d’après  lui, il y a des différences entre la réalité et ce que ce film nous montre, mais l’esprit en est respecté. Parler de fiction, c’est donc excessif.

Si ce n’est pas une fiction et si le conflit social a effectivement été surmonté par nos protagonistes, pourquoi faudrait-il le cacher ? Est-ce parce que le plus souvent les clivages sociaux sont plus que difficiles à gérer, voir apparemment insurmontables, qu’il faudrait par pudeur s’abstenir de parler des trop rares cas où quelque chose de positif en est ressorti ? Au contraire, ce genre de contre-exemples donnent aussi de l’espoir lorsqu’ils sont issus du réel. On aurait tort de s’en priver. C’est même s’obliger à les taire qui relèverait de la manipulation, en laissant croire que les choses sont inéluctables.

Il suffit d’un contre-exemple pour, c’est selon, infirmer une théorie ou lui déterminer une limite de validité. Alors si la théorie de la « non-surmontabilité des clivages sociaux » se trouve limitée de la sorte, tant mieux, c’est une bonne nouvelle.

Evidemment, nous ne sommes pour autant pas dans le monde des Bisounours, qui est le premier mot de l’article de Libération : il n’est dit nulle part dans le film qu’une telle rencontre heureuse est chose courante et facile – et c’est ça qui serait insupportable. Il est simplement dit que cela existe. S’en rappeler fait du bien, et c’est déjà beaucoup.

Boursicoteur, escroc financier, marchand d’armes, héritier ?

Libé souligne que l’argent est omniprésent dans « Intouchables »  mais que pourtant l’on ne connaît rien des origines de la fortune de Philippe ni du salaire de Driss.

Ce qui m’échappe ici, c’est le problème que la non connaissance de ces aspects financiers est supposé poser. « L’argent invisible » est en effet présenté comme un argument à charge sans autre explication, comme s’il s’agissait d’une évidence. Si encore il était écrit que « cela laisse le spectateur frustré de ne pas savoir », ou quelque chose comme ça, soit, on partagerait cette vision ou pas, et on pourrait s’appuyer sur quelque chose. Mais l’article n’en dit rien et pose le prix supposé de la Maserati – qui dans l’histoire réelle était une Rolls – comme une conclusion auto-suffisante.

Et alors, donc ? Si l’on s’en tient au film, il semble que la question ne se pose simplement pas. Et si l’on est curieux, on apprend dans la presse que Philippe Pozzo di Borgo était chef d’entreprise – les champagnes Pommery, en l’occurrence – tandis que d’après l’ONISEP, le salaire d’un auxiliaire de vie c’est bien souvent le SMIC.

Le sexe, c’est gentil

C’est un peu la même chose en ce qui concerne la sexualité des personnages. La perception que les auteurs de l’article ont eue des personnages du film est décrite, et cette description est posée en argument évident. Sauf qu’il ne l’est pas. Ce que l’on peut se demander, c’est si les journalistes de Libé ne projettent pas sur le film le désaccord de conception de la sexualité qu’ils ont avec le personnage incarné par Omar Sy.

Doit-on attendre d’un film qu’il ne nous montre que des personnages dont on partage l’état d’esprit ? Et lorsqu’il s’agit de relater des faits réels, même romancés, faudrait-il revoir toute la psychologie des personnages de façon à les rendre aussi bien-pensants que soi ? Enfin, pourquoi critiquer une « comédie sociale bien-pensante » s’il s’agit cinq minutes plus tard d’en trouver les personnages trop immoraux ?

[…] chacun veut la loi pour les autres et la liberté pour soi.

Dans le registre de la morale toujours, l’article reproche au film la juxtaposition du côté moralisateur de Driss et de son côté voyou. Bref, la dualité du personnage. Celui-ci devrait être plus moral, ou bien garder pour lui ses considérations.

Mais le personnage réel, lui, connaissait visiblement cette dualité. Il aurait donc fallu la considérer honteuse au point de la gommer complètement, et façonner un personnage fictif, lisse ? Libération critique l’unanisme de ce film tout en demandant à le changer en fiction politiquement correcte. Le personnage montré dans le film étant plus doux que le personnage réel, je n’ose imaginer quelle aurait été la réaction des auteurs de l’article face à la réalité crue.

La culture, c’est pire

Ah, la culture. En fait, c’est la seule chose vraiment intouchable, or dans le film, on en rit. Aux éclats même. Alors forcément, c’est un mauvais film.

Mais encore heureux que l’on puisse en rire ! Et ça n’insulte personne. Je suis un mordu d’opéra et de musiques classiques (oui, au pluriel, car au singulier ce terme n’a aucun sens sauf à s’en tenir à la courte période concernée), et j’espère bien ne pas avoir à montrer de certificat de moralité la prochaine fois que je retournerai voir une représentation. Oui, j’ai ri en voyant « un arbre chanter » tel que perçu par le personnage, alors que j’y vois un acteur et un chant tous deux magnifiques. C’est donc un crime ?

Et c’est cette vision braquée de la culture qui la ridiculise, en la privant de sa richesse pour la réduire au rang d’obligation morale. « La musique classique ? Un ennui à périr », effectivement, si on l’impose et interdit toute forme d’humour à son sujet. Ici, l’humour consiste en la perception qu’en a ce gars qui ne l’a jamais approchée, et en la bouffée d’air frais que ce décalage apporte à celui dont il s’occupe. C’est criminel, c’est vrai.

La dictature de l’émotion comme cache-misère de l’absence totale de pensée.

Mais pourquoi « la dictature », enfin ? Ce film nous parle de l’improbable rencontre entre deux personnes, et le fait sur le ton de la comédie. On peut s’attendre, en entrant dans la salle, à ce qu’il soit question d’émotions, et entrer dans la salle est un choix tout à fait libre. Nulle dictature, donc. Qui plus est, nulle part dans son contenu ce film ne disqualifie celui qui ne se sentirait proche d’aucun de ses protagonistes ni sensible au ressenti qu’il tâche de restituer.

En fait de dictature, je trouve l’article de Libération beaucoup plus directif, car il fixe de façon péremptoire des limites à respecter concernant le vécu, la mentalité des personnages, leur éventuelle dualité, le traitement de la culture, l’émotion, la pensée ou encore la morale. Il le fait en laissant entendre au lecteur que s’il n’est pas d’accord, il ne peut-être qu’unanimiste, mouton, naïf, immoral, sous-culturé. Non content de cela il ajoute : « être ému, c’est être pitoyable, ricaner et pleurnicher en masse au spectacle payant de ses propres néants et damnations ». Disqualifier d’emblée tout avis contraire au sien, n’est-ce pas une forme de dictature de la pensée ?

Pascal Riché, dans les colonnes de Rue89, a émis l’idée suivante :

Cette France qui applaudit aux « Intouchables » est fatiguée. […] C’est une France à l’image de Philippe, le tétraplégique du film : immobile, impuissante, vieillissante. Et accrochée au rêve improbable qu’un jour, quelqu’un ou quelque chose viendra sans brutalité la réveiller.

Cela me semble très juste, et en ce cas, il serait bien dommage de la priver de cette bouffée d’air frais, de cette petite lueur qu’apporte ce film avec beaucoup de légèreté. D’autant qu’elle ne fait de mal à personne, et qu’elle rappelle à sa façon que non, tout n’est pas forcément pourri, et qu’il y a matière à relativiser. Un lieu commun ? Certes, mais on ne vit pas que dans des lieux individuels.

Mon seul regret est de n’avoir pu lire aucune interview d’Abdel Sellou, le vrai « Driss ». J’aurais aimé lire son point de vue, de la même façon que l’on peut lire celui du vrai Philippe. Mais « ce n’est pas son affaire« . Dommage, mais c’est comme ça.

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